Aldamir

La chasse aux prunes, roadtrip improvisé

Photo de derrière de La Borgne, moto roadster Triumph Street Triple S 660 A2 35Kw, vers la Chaise-Dieu en Haute-Loire (Auvergne)

Le récit d’un simple aller-retour administratif prolongé en court roadtrip à moto. Une aventure de trois jours entre l’Allier, le Puy-de-Dôme, la Haute-Loire et la Loire pour se dégourdir les jantes.

Bon, pour te briefer rapidement. J’ai vécu près d’un an du mauvais côté du front, sur les terres ennemies de Rhône-Alpes. La hâte de quitter l’enfer du zoo stéphanois pour retrouver mes terres natales et ma famille levait des suspicions quant à d’éventuels excès de vitesse lors des déménagements. Quoi qu’il en soit véritablement, je n’avais toujours pas changé d’adresse administrative et en ces quelques semaines d’absence j’avais sûrement reçu quelque chose. Vous devriez aisément interpréter le titre de cet article désormais. La chasse aux prunes est ouverte !

Il est bientôt 17h sous la grisaille d’un ciel menaçant envahit des rares nuages estivaux planant sur le Sud de l’Allier tandis que les premières pluies du mois de juillet me tombent sur la gueule. « Pourquoi un départ intempestif dans des conditions dégueulasses alors que t’aurais pu prendre ta soirée, préparer ton trip et repartir au sec le lendemain ?», me demanderas-tu. Bah honnêtement j’avais cette envie de rouler comme seule idée en tête à ce moment et rien n’aurait pu me faire changer d’avis. J’élaborais rapidement un plan, un circuit plus ou moins établi avec des étapes à respecter. Il ne me restait plus qu’à m’équiper, à atteler la Triumph, à tourner la clé dans le neiman et à m’élancer sur les vrombissements du moulin tri-cylindrique qui porterait mes couilles tout au long de ce trip. Puis dans ce genre de situation, il faut avouer que le Gore-Tex compense beaucoup de courage et, du Gore-Tex, j’en étais recouvert.

Back to the roots

Progressant à travers les trombes, je ne faisais qu’un avec mon destrier pour m’extirper de cette fin du monde, dirigé vers la convivialité d’un refuge familial cerné par les plus hauts volcans d’Auvergne. Un cadre idyllique dans lequel passer la nuit, réconforté par une douche chaude et un bon repas avant de repartir au matin. Mes yeux s’éteignaient sans véritables regrets quant au plaisir routier gâché par l’humidité des routes de montagnes sensationnelles qui bordent mon pays. J’y avais roulé cent fois et cent autres ne tarderaient pas.

L’aube finit par se lever sur le Massif du Sancy d’après les lueurs du soleil qui caressent mon visage à travers la lucarne. Pour la première fois, j’abandonnais La Borgne dans les ténèbres d’une nuit, physiquement en tout cas. La prudence rageait dans mon esprit, laissant peu de répit à mon sommeil. Ni l’une, ni deux, je remballais mon sac, enfilais mon armure et poursuivais ma route par un détour au Mont-Dore. Il semble y faire si bon vivre à chaque visite que je ne m’empêche jamais bien longtemps d’y mettre un pied lorsque l’occasion s’y prête. La vue sur le Sancy est unique et… l’essence est pas si chère au Total du coin.

Cap sur Murol et son château désormais. Si j’en croisais régulièrement les ruines du coin de l’œil, j’avais complètement oublié que j’y avais mis les pieds quelques années plus tôt, de retour d’une escapade dans le Cantal. Les chiens n’étant pas les bienvenus dans le château et Luna m’accompagnant alors, j’avais malheureusement dû me contenter d’en contempler la seule façade. Cette fois encore, encombré par mon équipement et dissuadé par les lourdes températures, je passais mon tour. L’effectif colossal de vacanciers en visite n’était pas non plus pour m’encourager, ayant encore aujourd’hui du mal à laisser traîner La Borgne en lieux publics. Je finirais peut-être bien par le visiter un jour ou l’autre.

Satisfait de m’être remémoré ces quelques souvenirs, je filais vers Saint-Nectaire pour ramener une relique de la Mecque du fromage d’Auvergne tandis que mon courage se proportionnait rapidement au désert du village. Je foutais alors le camp en quête d’un déjeuner à Ambert, engouffrant une part suffisante de quiche pour poursuivre sans creux, ni fatigue digestive vers le pays altiligérien. Je partais alors sillonner les routes sinueuses du Livradois-Forez, rejoint par un mystérieux camarade de voyage en brêle bavaroise pour un bon bout de chemin.

J’atteignais finalement l’un des mes coins préférés d’Auvergne, les alentours de la Chaise-Dyab…Dieu. Sans envier les lignes droites de ses routes, c’est davantage la diversité de ses paysages qui me fascinent. Les forêts prennent racine dans d’immenses plaines cernées de montagnes, comme une factorisation de l’Auvergne dans la mouvance panoramique de ma bécane. Ce morceau de Haute-Loire me baigne de sérénité, qu’il pleuve, qu’il vente, ou qu’il neige, ce qui explique certainement les quelques points que j’ai pu y perdre plus tôt pour vitesse excessive. Quoi qu’il en soit, je m’apprêtais désormais à rafraîchir mémoires et gosiers au Puy-en-Velay.

Il était une ruine en Pannessac…

Quelques heures d’avance me permirent de me remémorer quelques souvenirs d’une année passée au Puy en tant qu’étudiant. Je ne pouvais pas remettre un pied dans le Velay sans retourner devant mon vieil appartement, le morceau d’un étage partagé avec un autre locataire étudiant, dès lors, au même endroit que moi. La Rue Pannessac, entrée du centre historique de la ville matérialisée par sa dernière tour forte et principale artère d’un quartier privilégié des étudiants pour les faibles loyers de ses taudis. Au centre de celle-ci se tenait ma bâtisse, le logis des frères Michel, jadis sculpteurs, érigée en 1620. Aucun mur droit, des revêtements jaunes et roses du même caput mortuum que celui qui habillait l’église clandestine d’Amsterdam, un sombre plancher grinçant de son âge, des cloisons encombrantes aux présences injustifiées, un niveau différent dans presque chaque pièce et un salon illuminé par les milles couleurs du lustre le plus moche de cette Terre.

Six mois. C’est le temps qu’il aura fallut au plafond pour s’effondrer sur ma gueule affaibli à cause d’un dégât des eaux provoqué par une fuite chez la voisine du haut lors d’une absence d’un mois. Une fuite qu’elle aura naturellement nié jusqu’au bout avant qu’intervienne un professionnel. Et puisque le karma fait plutôt bien les choses, la réparation du bâtiment lui aura coûté sa belle douche. « I hear cheh in my oreillette », n’est-ce pas ? La propagation limitée à temps, la chambre qui côtoyait les ruines s’en sortait seulement avec des traces d’humidité plus menaçantes encore que celles qui présageaient la chute du plafond de ma salle de bain à sa veille.

Quel meilleur moment pour respirer les micro-particules nocives d’une peinture au plomb éclatée que celui de la dernière semaine de préparation de mon projet tutoré, une demi-dizaine de jours confiné dans l’objectif de la note principale de mon examen ? Non, c’est vrai, je ne suis pas exigeant. D’ailleurs j’en veux à peine à la propriétaire qui m’a fait lui rembourser son cher fer à repasser disparu dans le voisinage, les yeux emplis de haine, son jugement coupable à mon égard quant à l’effondrement du plafond de sa salle de bain. Effondrement dont vous constaterez l’évolution au fil des photos qui suivent.

Ma quête d’un toit avait lieu quelques jours avant la rentrée et les dernières locations s’éloignaient largement de mon IUT. D’ailleurs, c’est lors d’une visite par la suggestion d’une autre que me sont tombées dans les mains les clés de cet appartement. Je privilégiais ainsi la proximité avec mon école en dépit de… tout le reste. TOUT le reste ? J’exagère. L’ambiance qui se dégageait du quartier ce jour-là était loin de me déplaire. C’était celle d’un samedi estival animé par un marché proche, générant des passages conviviaux dans une rue pavée et festivement décorée à l’occasion des imminentes Fêtes Renaissance du Roi de l’Oiseau, l’année de ma première participation, en septembre 2018. Je m’égare largement mais j’aurais pu dédier un article entier à cet appartement tant j’ai de choses à en dire.

On m’aura souvent rappelé à quel point il était pourri et pourtant j’en garde un excellent souvenir. Celui d’une belle anecdote à raconter bien sûr, mais également toute la liberté que confère un appartement dont on n’a plus rien à détériorer ou simplement rien à foutre. J’aurais entretenu une excellente relation avec son parquet, lui qui me soutenait lorsque je rentrais tard en titubant, glissant parfois même sur mon propre vomi avant de finir dans la baignoire sabot impraticable. Hommage à l’immondice rose qui allongeait quelques copains de soirs à autres ainsi qu’à la table basse à qui il arrivait de finir écrasée contre la solidité éternelle des murs du salon. Hommage également aux sombres et humides couloirs du logis, à l’escalier infini couvert de tôles amiantées, à l’odeur de rat crevé qui fumait jusqu’à l’entrée, elle qui se voyait protégée par une porte en bois fragilisée par les siècles et à laquelle on aura pourtant greffé une sécurité magnétique ne permettant l’accès que par badge ou grand coup de grole. Et enfin, hommage aux braves qui auront fait le don d’eux-mêmes pour foutre un pied dans ce bordel.

Revoyures et beuveries

S’il est bien quelques chose en cette ville qui ne m’aie pas manqué, ce sont ses pavés. On ne peut nier leur ample contribution au charme des vieux quartiers, effectivement, mais les valeureux rescapés du troisième acte des Gilets Jaunes ponots en 2018 n’hésitent pas à manifester fièrement leur présence lorsqu’il s’agit de les carrosser, comme en hommage à ceux qui valsèrent dans les flammes de la préfecture. Tu cherchais un défaut à La Borgne ? Difficile de progresser en zone épiscopale sans endurer la frustrante impression de tordre ses jantes à chaque tour de roue. C’est quand même bien tape-cul une Street Triple. Disons que j’arrive un jeudi soir et la rue Pannessac est rendue piétonne alors je me retrouve obligé de faire un détour par des rues parallèles qui me sont complètement sorties de la tête depuis le temps. Ruelle après ruelle, pavés sur pavés, je finis par déboîter au pied de mon ancien immeuble, et devine quoi. Levant la tête au ciel, j’aperçois une pancarte « à vendre » sur les carreaux de mon ancien appartement. C’était bien lui, pour de vrai, la propriétaire s’était résolue à s’en débarrasser. Force de lucidité j’ai passé mon tour mais j’avoue que l’envie de le racheter pour l’histoire me bottait intensément. À l’heure où j’écris cet article, l’appartement appartient d’ores-et-déjà à un nouveau propriétaire qui ne se doute certainement pas du quart des antécédents de sa récente acquisition.

Évidemment, je n’avais pas parcouru tout ce chemin pour le simple plaisir de reposer mes yeux sur l’unique fenêtre de mon vieil appartement. En vérité, je profitais de mon trajet initial pour tirer plus au sud. J’étais censé revoir une amie d’antan, Bénédicte, hôte du jour et détentrice de mon fer à repasser (celui dont je parlais plus tôt). En ces temps, l’allocation aux chômeurs me couvrait et ce revenu mensuel c’est notamment Béné qui contribuait à ce qu’il me soit reversé. D’ailleurs c’est exactement ce qu’elle faisait à mon arrivée, charbonner. Bon prince, je l’attendais en sortie de Goulag, affirmant ma reconnaissance envers son labeur par une balade à destination du Lac du Bouchet, sur sa suggestion. Un lieu qui m’était encore méconnu et dans lequel nous ne tardions pas à béquiller à travers sentiers défoncés et incivilités routières. Posé sur la demeure souterraine d’un rongeur curieux et confiant, je contemplais l’un des plus beaux centres d’intérêts de la Haute-Loire, un lac dont j’entends encore parler comme ces choses qui fleurissent pour la première fois dans notre esprit et dont les échos se répètent autour de nous alors qu’on n’en savait rien auparavant. Un énième lac d’origine volcanique en Auvergne, situé en lieu et place de l’ancien village du Bouchet, dont les légendes expriment l’origine par un excès de colère des dieux vis-à-vis des habitants qui auraient englouti le hameau d’une vague colossale. Je passe assez rapidement sur la présentation des lieux et des légendes mais promis, je m’y attarderai une autre fois.

Par un retour hâtif influencé par la fermeture imminente des supermarchés, j’emmenais La Borgne au bout de ses tripes, accessoirement provoqué par un autre cavalier. Autant le dire tout de suite, les performances vont de paire avec la bride de la machine, malheureusement (oui, j’ai perdu). J’attachais ma brêle une seconde fois, l’apprêtant à passer une nouvelle nuit dehors. Paradoxalement, je me sentais plus serein de la laisser à l’arrière de cet hôtel, en plein centre-ville, malgré les passages plus fréquents, mais j’imagine que l’alcool n’y était pas pour rien. En parlant d’alcool, il est en ce pays des bars plus mémorables que d’autres, que ce soit pour l’ambiance ou la qualité des boissons servies. Amateur festif de bière, le Black Pearl du Puy m’aura initié à la Piraat par une suggestion du serveur sur ma requête du meilleur « rapport prix/cuite », juste après m’avoir envoyé chier au Rob’, prétextant ne servir que de la qualité. Cru mais véridique, le Robinson servait effectivement de la pisse. J’avais déjà repéré ce pub avant même d’emménager ici. Propre à son univers, la taverne se spécialise dans la bière, le rhum et le metal, genre duquel elle accueille quelques concerts de temps à autres. Havre de quelques unes de mes meilleures beuveries, j’y retournais une nouvelle fois pour combler mon manque.

Dernière ligne « droite »

La soirée s’achève et la déshydratation prolonge mon sommeil. Je rejoignais tardivement le boulevard sous le regard déçu de la Vierge de Monton, la gueule affreusement boisée, peinant à atteler La Borgne, néanmoins soulagé de la retrouver sur sa béquille. Il me restait, en tout et pour tout, six heures de routes jusqu’au bout desquelles je m’étais promis de tirer. Les clés de mon appartement en poche et le temps ne manquant pas, j’aurais pu m’y reposer une nuit de plus, bien sûr. Mais quitte à partir en aventure, autant se compliquer la vie. J’avais d’ailleurs prévu plusieurs détours et le premier m’attirait jusqu’aux hauteurs d’Yssingeaux. J’ignore encore l’intérêt de cette première étape, la route n’étant pas particulièrement sensationnelle, mais on m’en avait conté du bien. En mon état, je n’ai pas vraiment cherché plus loin que la première route que me proposait Google Maps en cette direction. Pour embellir les choses, disons simplement que je me suis égaré.

Là où cette journée prend tout son intérêt, c’est au moment où je finis par atteindre la route des gorges de la Loire. Je regrette encore d’avoir laissé la flemme primer sur mon envie de m’arrêter prendre quelques photos, la route est propre et ses paysages sont absolument photogéniques. La tristesse grisonnante de Saint-Étienne s’étendait alors à mes yeux. Je parvins sans tarder à me garer devant mon immeuble. Prenant la seule peine d’ouvrir ma boîte aux lettres dans la déception de son néant, j’abandonnais un détour sinueux trop important vers mon beau Bessat pour retrouver les plaines bourbonnaises avant le crépuscule. Réconforté par le souvenir des gorges de la Loire, j’envisageais tout de même un dernier prolongement trop enthousiaste au cœur du Livradois-Forez.

Ainsi s’achève cette vaine chasse aux prunes, le panier vide et le cul escarrifié par cette dernière ligne « droite » interminable. La merveilleuse souplesse de ses trois-cylindres permettrait presque de dormir à son bord. Pourtant sa selle, quoi que n’ayant rien à envier à celles de ses concurrentes, demeure celle d’un roadster. La frustration des 35Kw de La Borgne imposés par sa bride ne s’imposait pas tant qu’escompté en solitaire, même si elle handicapait forcément la poursuite de quelques coquins. 5000 kilomètres après avoir annoncé « une moto pour une vie », la prophétie perdure.

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